Pierre Carles: "Il faut interdire certains médias pendant 10 ans"

Pierre Carles est journaliste et documentaliste

Quel est le principal problème aujourd´hui en France avec les médias ?

 

Il n´y a pas de régulation des médias dominants, il n´y a pas de système de régulation, donc c´est chacun fait ce qu´il veut. Il y a des grands médias privés qui défendent les intérêts des grands pouvoirs économiques et de leur patron, et c´est normal. Il y a aussi des grands médias publics qui défendent le point de vue du pouvoir politique, et comme le pouvoir politique ici, depuis de nombreuses années, est très influencé ou très lié au pouvoir économique, ils défendent aussi les intérêts du pouvoir économique, donc les intérêts des grandes multinationales, des multinationales françaises ou des grandes entreprises françaises. Ces grands médias sont structurellement conservateurs. Ils ne veulent pas que ca change. Ils veulent que les choses reste en l´état. Tout ce qui peut changer, qui peut être révolutionnaires les effraie, ou en tout cas est méprisé.

 

Comment fonctionne le travail de l´opinion publique par les médias ?

 

C´est très net ce système de prendre quelques divergences du type : « faut-il supprimer 100.000 emplois dans la fonction publique ou 150.000 ? Ou 400.000 ? » Mais tout le monde est d´accord pour supprimer des emplois dans la fonction publique. Et le débat ne porte que sur le fait d´en supprimer 100.000, 150.000 ou 400.000. Et les médias font croire qu´il y a là un vrai débat de société. Alors qu´en réalité non, il y a le même point de vue à quelques nuances prés. Et on écarte la possibilité qu´un candidat disent sérieusement : «Il faut plus de fonctionnaires dans tel ou tel domaine ». Ca, cela paraît aberrant et c´est donner comme aberrant.

 

Si on prend le cas de la sécurité sociale, il n´y aurait pas de majorité pour voter la sécurité sociale aujourd´hui. Parce que c´est une idée qui est tellement apparenté à du communisme que si un homme politique portait cette idée aujourd´hui lors d´une campagne électorale, il serait pris pour un dingue. Les médias le ferait passer pour un dingue, pour quelqu´un qui n´a rien compris, qui est totalement farfelu. « Vous vous rendez compte, mutualiser les risques de santé, non mais ca ne va pas. Ce n´est pas à la mode, ce n´est pas dans l´air du temps ». C´est pour ca que l´Histoire est toujours subversive, parce qu´elle rappelle qu´on a pu faire certaines choses, donc si on a pu les faire, on peut encore les refaire. On pourrait les réimaginer aujourd´hui. Ces grands médias sont donc anhistoriques. Ils ne rappellent jamais que ca s´est produit dans le temps ou dans d´autres pays.

 

Ne craignez vous pas d´être accusé de complotiste avec ces thèses ?

 

Je ne crois pas du tout à la théorie du complot. Il n´y a pas de grands organisateurs pour des raisons sociologiques simples. Quand les patrons de grands médias, quand les responsables de l´information sont passés par les mêmes écoles, ont appris à penser pareil dans les écoles des « élites », comme Science Po ou l´ENA en France, quand on vit dans les mêmes quartiers, quand on a un train de vie similaire, des salaires relativement élevés en tout cas pour les responsables de l´information. Je parle bien des responsables de l´information pas des journalistes de base, ceux qui décident des orientations éditoriales des journaux. Il y a donc là une homogénéité sociologique qui fait que ces gens là finissent par être une classe sociale très homogène, où il y a très peu de représentants des classes populaires, de gens qui vivent dans des quartiers populaires, donc la vision du monde qu´ils ont et qu´ils reproduisent est celle de la bourgeoisie. Et ils défendent les intérêts de la bourgeoisie. Il n´y a pas besoin d´un grand organisateur, pas besoin de quelqu´un qui va dire : « il faut agir ainsi ». Pas du tout. Ils le font spontanément, naturellement, cela va de soi. Ils défendent leurs intérêts, les intérêts de la bourgeoisie puisque les responsables et dirigeants de ces grands médias ne sont pas membres des classes populaires ni même des classes moyennes. Ce sont des gens qui participent à la vie de la grande bourgeoisie.

 

Quelles peuvent-être les alternatives aux médias dominants ?

 

Il peut y avoir une multiplication de médias indépendants. Ca serait très bien qu’il y ait plus de médias indépendants et notamment des médias audiovisuels. Mais on part avec un tel retard que je pense qu´une modification radicale et une possibilité de pluralisme passe par l´interdiction de certains médias. On a tellement entendu certains se répandre dans l´espace public sur TF1, sur France 2, sur M6, sur Canal +, sur les stations de radio, qu´il faudrait dire « Stop. Ca fait 50 ans qu´on vous écoute, votre prêchi prêcha. Votre petite musique, on l a déjà entendu. Maintenant, on va essayer d´en entendre d´autre pendant 10 ans. Et après on pourra peut être vous réentendre et discuter les uns et les autres. Je pense qu´il faut passer par des phases d´interdiction. Et il n´y a que la puissance publique qui puissent dire : « Stop, TF1, France 2, France Inter, RTL, Europe 1, vous avez dit les mêmes choses pendant des années maintenant c´est bon. On a compris, le néolibéralisme, l´atlantisme, on a compris. Maintenant on écoute d´autres points de vue minoritaires, dissidents, hétérodoxes, hérétiques, et quand ces points de vue seront entendus, on pourra à nouveau rediscuter à armes égales ». Mais là c´est pas le cas, donc il faut des mesures d´interdiction, ou de régulation de ce type là. Je pense que sans ca, simplement en fabriquant des nouveaux médias sur Internet ou des médias indépendants, ca suffira pas pour faire entendre d´autres sons de cloches que les sons de cloches dominants.

 

Dans le domaine des idées, il y a des idées qui n´ont pas droit de cité donc si on veut les entendre, il faut peut être des mesures autoritaires qui permettraient d´entendre des sons de cloches qui sont aujourd´hui inaudibles, et ca passe probablement par des mesures coercitives. Ca passe par des interdictions. « Vous nous pompez l´air avec vos idées donc pour ne pas nous asphyxier, il faut qu´on vous stoppe à certain moment. Il faut qu´on vous empêche de nous pomper l´air. On en a marre de respirer cet air vicié, donc si on veut respirer un air pur ou un air plus pluraliste, il faut que ces gens cessent d´être omniprésent dans l´espace public et que leurs idées cessent d´être omniprésentes dans l´espace public.

 

Et la liberté d´expression dans tout ca ?

 

C´est aujourd´hui l´atteinte à la liberté d´expression. Il n´y a pas de liberté d´expression. Il y a seulement certaines expressions qui sont autorisées. Donc c´est aujourd´hui l´atteinte à la liberté d´expression. C´est ce qui se passe en ce moment. Dans l´espace public, certains points de vue sont interdits.

 

Lorsque des tentatives ont été faites de créer des médias, pas forcement indépendants, des médias publics ou liés au gouvernement, comme c´est le cas en Equateur, au moins on entend deux sons de cloche. Et ca c´est déjà pas mal, parce qu´en France on n´entend qu´un seul son de cloche. Lorsqu´on regarde le journal télévisé, que ce soit sur TF1, France 2, la 3, Arte, et compagnie, on n´entend le même son de cloche.

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